Clothilde saison 2

Charlemagne, le gîte, le Poulet, la Bestiole et les dernières semaines à la firme

02 juillet 2008

Le stagiaire

Comment pourrais-je le nommer ? Fastoche, un seul mot me vient à l'esprit : une morue. Une bonne grosse morue de stagiaire que je vais me taper pendant 3 mois. Le cauchemar absolu. Vous allez dire que vraiment, je suis un monstre, que personne ne trouve grâce à mes yeux. Certes, je veux bien tous les procès du monde, parce que sur ce coup, je suis sure de mon bon droit, les preuves sont accablantes, les faits sont là, ce mec est une MORUE.

Je récapitule les faits, mon chef m'appelle en me disant qu'il a un stagiaire sur les bras, qu'une collègue l'a refusé parce qu'elle n'avait rien pour lui et que vu que c'est le fils de machin, maire d'une commune de mon ressort, vous voyez le tableau, à part dire oui, je n'avais pas d'autre solution hormis me mettre tout le cabinet de ma collectivité sur le dos. Bref, je la joue "mais oui, sans problème". Je passe donc pour la collègue idéale (qui accepte même les stagiaires, deux jours avant le début de leur stage) et une fine politique (bon, entre temps, j'avais juste espéré qu'il soit super beau, à y être autant en profiter et comme je suis sa maîtresse de stage, ohhhh oui, je suis ta maîtresse mon gars, sortons les fouets et les cuirs, il ne pouvait que se pâmer d'admiration devant moi, je suis une grande égo-cinéaste !).

Je le rencontre et là, je me dis que ça ne va pas coller du tout entre nous, sexuellement je parle, habillé, genre "j'ai fait les soldes chez Smalto", gerbatoire, les pompes en vernis noir pointues, le pantalon ajusté, pas du tout, du tout mon genre. Vraiment, même en me forçant, et je ne compte pas me forcer vu que de toutes manières, je ne comptais pas du tout tromper mon mari (surtout avec un mec qui a de la bave sur les commissures des lèvres dès qu'il aligne deux mots). Il s'installe face à moi, nous conversons deux minutes et il m'annonce "c'est sympa de m'avoir pris en stage, parce qu'en fait j'étais pris dans un bureau d'études depuis 4 mois mais la semaine dernière, ils m'ont annoncé qu'ils ne me voulaient plus, alors c'est sympa de m'avoir accepté (t'as qu'à me dire que je suis la dernière roue du carrosse, une version moderne du bouche trou et je serais ravie). Bon, le seul problème c'est que là bas, ils me payaient alors que vous ...". "Oui, mais ici, nous vous avons accepté alors que là bas..." (idiot bête). Ce genre de petit échange donne forcément envie de se décarcasser pour le gars.

Comme je suis une gentille qui se cache sous les traits d'un assassin de stagiaire, je travaille une demi journée à lui trouver un sujet, à le faire valider par ma hiérarchie. Il revient pour que je le lui soumette, sa réponse fut un mélange de moue de dégoût ou de sourire idiot d'adulescent. Mais bon, il accepte et s'en va deux jours à Montpellier pour le soumettre à son prof. Quelques jours plus tard il revient "mon prof a dit que les termes choisis étaient pas bons, mais le sujet lui plaît". Non, franchement, il ne fera pas carrière dans la diplomatie ! Je lui suggère alors pour trouver ses marques et découvrir mon boulot de me suivre dans les réunions. Hier, il a passé une réunion à bailler aux corneilles. L'autre jour, il est arrivé avec 15 minutes de retard, essoufflé, la chaussure vernis poli par les traces d'accélérateur. Effectivement, l'expédition relevait de la descente en brousse, il fallait quitter la ville, partir en campagne. Les Smalto en campagne, je vous dis que ça. Il fallait donc aller d'un point A à un point B, distant de 10 km sur une route nationale. Il a mis son GPS et forcément, il s'est perdu. Et il ose le dire ! Je pense que je vais vivre de grands moments.  Ce matin, il téléphone alors que je l'attendais : "mon père est parti avec les clés de ma voiture, je ne serais pas là avant 14 h (et en plus, je suis certaine que c'est pas un flan). Et quand il est là, tous les quarts d'heures, il vient me demander ce qu'il doit faire. Rappelez moi ce que vous avez comme diplôme "Master 2", ah, donc c'est un minimum autonome comme futur non. Une vraie bonne morue.

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19 juin 2008

Oiseau de mauvaise augure ?

J'en ai connu dans ma vie professionnelle, des mal embouchées, des râleuses, des mégères, souvenez vous avec émotion de Cruella. Mais alors la secrétaire de mon nouveau boulot (pendant combien de temps, vais-je encore dire nouveau, comme si boulot en soi ne suffisait pas, n'est-ce pas le signe inconscient de ne pas avoir complètement tournée la page du précédent pour avoir toujours besoin de nommer l'actuel par référence au précédent. A fouiller !) est particulièrement gratinée. Je l'ai surnommée le corbeau, même si ayant une certaine affection pour ce volatile qui a déserté nos campagnes, je pense que ce surnom ne sera que temporaire, en attente d'une inspiration plus adéquate. Le matin quand elle arrive c'est tout de noir vêtu, elle porte le deuil de son absence d'envie de venir au travail, elle se plaint toute la journée de n'avoir rien à faire mais quand on lui donne du travail, elle refuse de le faire parce qu'elle est trop occupée (sic), à glander, je suppose. A tel point que les autres collègues ont diagnostiqué une aversion au travail réelle et problématique. La semaine dernière en ayant marre de répondre au téléphone pour ma modeste personne, elle m'a dit que le changement de matériel (à savoir le standart est obsolète) sonnerait le glas de son travail envers moi et que dorénavant, je serais conviée à prendre mes appels en direct. Après en avoir touché deux mots à mon chef, elle a baissé d'un ton et m'a annoncé qu'elle avait mal compris (re-sic !).

Mais n'allez pas croire que la dame (30 ans et des poussières, ça promet dans l'avenir) soit genre déprimée ou un truc qui forcerait le respect et l'attention de ma part. Point du tout, elle est tout comme son époux de la catégorie des "nous sommes les rois du monde et le reste de la société est composé de minables et de ratés". Elle se juge donc digne d'un travail hautement plus important sauf qu'elle refuse de passer les concours qui y donneraient accès. Je dirais que ce sont des "bling bling des champs" qui en plus en ont ras le bol de vivre dans ce trou parce qu'à Toulouse au moins, c'est cool, on peut faire pleins de choses ! Donc, régulièrement, elle fait étalage de tout l'argent dont elle dispose, elle nous a tenu deux jours sur ses nouvelles lunettes Dolce et Gabana, trois jours sur sa cuisinière Lacanche qui crame tout et qu'elle ne supporte plus (du lard aux cochons, oui).

Et pour couronner le tout, elle est une adepte inconditionnelle de la rumeur. Au collège, j'en connaissais des comme elle qui régulièrement faisaient courir la rumeur qu'un tueur en série se cachait derrière les bus, puis l'homme au vitriol qui allait toutes nous trucider dans d'affreuses souffrances. Et bien vingt ans plus tard, la même ! Une fois par semaine, elle nous raconte qu'untel dont on n'a jamais vu le début du commencement est sorti de prison et qu'il va venir nous faire la peau. Et en plus, cette couille en rajoute "Clothilde, le mercredi, vous êtes seule, vous devriez faire attention". Alors, ma fille, si je dois finir éventrée par un maniaque sexuel, c'est déjà écrit dans mon karma, je ne vois pas comment je peux m'y soustraire. Et en plus, je ne suis pas venue à la campagne pour me laisser embêter par un tueur en série. La probabilité que je le croisasse en ville était bien plus importante que dans ce bled, donc, je l'attends l'affreux qui me fera la peau. En plus, je le farcirais tellement de raisonnements qu'il criera grâce.

Entre nous, un fossé civilisationnel se creuse ! Les jours où il fait beau, nos bureaux étant installés sur de grandes allées (on dit "cours" dans le Sud) semi piétonnes, plantées de platanes. Donc, dès qu'il fait beau, des dames âgées, arrivent avec leur pliant et s'installe pour discuter. L'autre jour donc, je sors de mon bureau, je tombe alors dans le hall où se trouve la secrétaire et bêtement je m'extasie "mais que c'est agréable d'entendre ces bruits des dames qui discutent en patois, ça fait vrai, c'est pas à Toulouse où j'avais mes locaux, que j'aurais entendu cela". Je continue sur mon envolée lyrique sur les bonheurs de la campagne, sur ma grand'mère qui avait toujours un moment à passer sur le banc devant chez elle, oui, j'avais certainement l'air très nunuche tendance illuminée. Et d'un coup, l'atterrissage fut brutalement annoncé par le persiflage de la secrétaire "on peut espérer qu'elles vont bientôt crever, elles nous gavent tout l'été à venir discuter, je déteste ça". Décidément, nous n'avons rien en commun.

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11 juin 2008

Le cri de la secrétaire au fond des bois

On a typiquement la vision de la secrétaire acariâtre, version mal lunée le plus souvent, mégère le reste du temps. Celle qui prend mes appels et filtre les rendez-vous ne fait pas exception à la règle. Elle est d'un abord très rigide, je l'appelle le corbeau. Elle ne sait pas commencer ses phrases par autre chose que "moi, je". C'est assez pénible, le matin, elle passe une partie de la matinée à raconter à sa voisine de bureau (qui tente de la faire taire pour travailler) les aventures de ses enfants, elle se gargarise de leurs exploits. Et summum du tout, elle se délecte de nous raconter leurs maladies, elle court chez le pédiatre pour un nez qui coule. Enfin, la caricature de la mère possessive et envahissante.

A la suite de quoi, elle se met à éplucher les avis de décès. Et là (oui, je confirme elle s'ennuie, non pas qu'elle n'ait pas de travail mais qu'elle refuse de le faire), elle prend la mort de machin pour raconter tous les décès ayant peu ou prou les mêmes causes, pour les conséquences, il va de soi, que l'on ne peut guère extrapoler, la conclusion est toujours égale. Ensuite, viennent les pages sport et plus particulièrement rugby, elle explique alors que le week-end dernier, elle a fourgué ses enfants à sa mère pour pouvoir regarder pénard le match avec bobon, son mari. Elle refait donc le match en dissertant sur les choix forcément mauvais de l'entraîneur, quand le Stade toulousain perd, le lundi elle affiche le masque du deuil en précisant qu'elle a passé un week-end catastrophique. Elle appelle tous les joueurs par leurs prénoms. Bref. Il doit être midi et elle part manger. Cette nana en veut à la terre entière, son mari et elle sont les centres du monde, mais tout le monde ne s'en est pas encore aperçu ce qui lui crée des vapeurs de haine.

Mais, là où je compatis, c'est que le mercredi étant seule dans les locaux et pour assurer la continuité du service public, j'accepte de laisser les locaux ouverts. Je me mets à la place de la personne qui fait des kilomètres pour venir demander un renseignement, c'est un territoire rural et pour certains trouver un véhicule n'est pas facile (je bosse là dessus en ce moment, 13% des gens n'ont pas de véhicules, c'est dingue surtout quand on sait qu'il y a une myriade de petites communes aux alentours). Bref, je m'égare. Et donc, je réponds au téléphone et j'accueille les gens. Et je le dis comme je le pense, il y a une flopée de gros cons, qui parce qu'ils pensent avoir affaire à une secrétaire (sous section du sous prolétariat, pensent-ils certainement) se croient tout permis. Petit condensé :

- "allô Mr Machin ? Non, son bureau est dans une autre direction. Ah oui (sous entendu, je le savais), vous n'auriez pas son numéro." Pourquoi ne pas commencer par dire, je cherche le numéro de machin, c'est plus clair et on n'a pas l'impression d'être prise pour une imbécile.

- "bonjour, je cherche le conseiller général. Oui, il n'est pas ici, il ne tient sa permanence que le mardi. Je peux le joindre où ? A sa mairie. Numéro.". D'abord, tu dis s'il te plaît, connard. Et ensuite, je ne suis pas un annuaire téléphonique. "Je suis désolée Monsieur, je n'ai pas d'annuaire sous les yeux". Il a rappelé 10 minutes plus tard, il avait baissé d'un ton et m'a demandé gentiment de prendre un message, ce que j'ai fait.

-"je veux parler aux services sociaux. Oui, qui demandez vous ? Le CCAS (pour info, c'est le centre social de la mairie). Ce n'est pas ici, Madame, c'est à la mairie. Oui, y en a marre de tous ces fonctionnaires, on ne sait jamais celui qu'il faut appeler. Mais si Madame, il suffit de lire la lettre et d'appeler le numéro qui y figure".

Et oui, dur dur, le travail de celui qui fait face au public. Personnellement, je reste d'un calme olympien, je me régale même de montrer mon absence totale d'agacement. Mais, je ne fais cela qu'une fois par semaine, tous les jours, j'imagine que ça doit user d'être méprisée à ce point. Bon, en même temps, mon corbeau est quand même super gratinée dans son genre et je pense que c'est plus génétique qu'environnemental !!

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11 avril 2008

Vendredi

Pas de RTT aujourd'hui. Grosse réunion qui a consisté à passer devant une commission de techniciens tous les dossiers des territoires du département. L'association machin qui réunit les producteurs de cochon, on finance, oui, non ? Et la construction de la zone d'activités ? Beaucoup de temps, parfois fastidieux suivant les talents d'orateur du rapporteur. Rentrés dans la salle à 9h, nous en sommes sortis à 13h pour manger, retour à 13h30 et fini pour moi à 16h (1  heure de route et les enfants à récupérer), tous les territoires n'étaient pas passés. Ils y sont certainement encore. De gros éclats de rire pour se détendre, c'est bien la démocratie participative, mais c'est aussi très long.

Nous avions, nous les animateurs de territoire à défendre les dossiers pour lesquels nous pensions qu'ils valaient la peine de l'être. Assez étonnant de se dire qu'il ne faut pas rater son appréciation. Nos avis partent maintenant chez les élus qui tiennent la bourse, d'autres choses passeront certainement à la trappe faute de crédits. Une première fois pour moi, ce genre d'exercice.

Et oui, vous avez raison, la vie est belle n'importe où que l'on vive, surtout si on le décide. Enfermée dans une salle sans fenêtre, au pied de la cité, par temps de pluie, là aussi, la vie était belle.

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09 avril 2008

Leur jour

Au début, cela a commencé par des bruits, c’était à la fin de l’hiver, par n’importe quel temps, le mercredi, dans la cour en bas de mon bureau, ils jouaient au ballon. Je pensais qu’il s’agissait de résidents d’un immeuble proche. Mais, en réfléchissant bien, ce patio, j’y passais en allant dans l’autre aile du bâtiment. D’un côté de la rue se trouve l’administration générale et de l’autre les services sociaux. Le mercredi, je suis seule, la secrétaire est en temps partiel parental, alors, je traverse les bureaux pour aller récupérer le courrier qui arrive de l’autre coté. Au début, je ne comprenais pas, on en parle parfois, mais donner une réalité aux temps de partage « parents-enfants », c’est passé à autre chose, c’est prendre conscience d’une autre réalité. Celle des enfants placés, des familles éclatées et déchirées. Les petits, des bébés parfois se retrouvent dans la piscine à balles où une maman un peu gauche les amuse et ensuite repartira. Derrière la vitre, ils jouent dans un temps de complicité qui est compté. On a beau penser que c’est pour leur bien, on a du mal à l’avaler. Certainement parce qu’on y projette ses propres inquiétudes, ses propres peurs. Mais, il ne faut pas imaginer les déchirures, les errements, juste faire confiance en l'institution pour les aider à reconstruire un lien à force de rencontres à l'écart des lieux de vie et de tension. En même temps, je lis « Mille soleils splendides » où la violence de l’homme est à soulever le cœur. Les images, les sensations se télescopent. Pourquoi les gens recherchent-ils en l’autre autre chose que de l’amour et de la confiance ? Pourquoi cette violence ?

Aujourd’hui, le petit garçon a joué avec son père et puis son frère de 20 ans est arrivé, arborant son âge comme un signe de supériorité. Je ne l’avais jamais entendu. Le petit garçon comme chaque mercredi au début ne disait rien, le père l’a encouragé, lui donnant des idées de drible. Comme toujours au bout de quelques minutes, il s’est mis à rire, de ce rire, si particulier, totalement ouvert et en même temps si petit, chétif. Mais aujourd’hui, cela n’aura pas duré (assez), le grand frère a amené de la violence, celle que je n’avais pas connu ces après-midi-là. Il a parlé de se mesurer à son jeune frère, il a mis de la violence. L’assistance sociale est intervenue, a fait baisser la tension. Ils se sont enfin parlés autrement que par le langage du corps imposé par le grand. Le petit a enfin demandé au grand s’il avait une copine. Juste parce qu’il voulait lui dire que lui aussi et qu’elle s’appelle Laura. Un après-midi au rendez-vous des parents et des enfants.

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04 avril 2008

Simple, finalement

Si j'avais su que les choses tenaient à si peu finalement. Juste se laisser aller à changer de travail. Parfois, je me dis que je bassine mon monde à toujours répéter pareil. Mais, j'ai tellement envie de pouvoir partager ce que je suis en train de vivre. Je vis une période complètement ahurissante. Si on enlève le souci lié au gîte qui est à rebondissement, avec de l'espoir et du désespoir mêlés, mais finalement, il faut relativiser. Il y a des choses bien plus graves que d'autres vivent pour avoir la décence de ne pas trop s'étaler sur des questions matérielles, qui un jour ou l'autre, à force de patience et de motivation se régleront. Non, ce que je veux dire, c'est que je n'ai jamais connu un tel "épanouissement professionnel".

Quand j'ai commencé à travailler, j'avais 22 ans, au début, c'était le rêve, un boulot bien payé, dans ce que j'aime faire (écrire !), à Toulouse, un appartement dans les beaux quartiers, des moyens financiers et ma rencontre avec Charlemagne. Tout cela m'est tombé dessus en même temps, je bossais, j'aimais ce que je faisais, j'étais insouciante, j'ai préparé mon mariage, je n'ai de cette période que des souvenirs magnifiques. Et puis, les choses se sont foncièrement gâtées sans connaître l'élément déclencheur (on y est tous passé les uns après les autres dans le service), j'ai subi pendant 2 ans, un harcèlement moral, terme qui à l'époque n'était pas à la mode. J'allais travailler dans l'inquiétude, dès que le téléphone sonnait, je craignais que ce soit elle, celle qui me tenait sous pression. Un jour, elle m'a contrainte de rester dans son bureau jusqu'à ce que "j'avoue que je ne valais rien". Il était 19h30 ce soir-là, j'allais me marier quelques jours plus tard, je ne voulais rien lâcher. Le big boss est passé à ce moment là dans le bureau, il m'a vu en larmes, il a compris, il a fait diversion, j'ai pu m'échapper. Après cela, elle ne m'a plus ennuyée.

Je suis tombée enceinte, j'ai eu un concours, on m'a demandé de changer de poste pour me titulariser et j'ai atterri chez la Mouette. Pour elle, mes diplômes et mon concours n'avaient pas d'importance. J'étais celle que Big Boss avait imposé dans son service. Je l'ai payé pendant 8 ans, malgré mon travail, la reconnaissance des élus, le fait que j'ai fait ma place auprès des collègues, tout cela n'a jamais effacé ma faute originelle. Je l'ai payé jour après jour. En plus, j'étais vraiment pas bien : je ne partais pas manger en troupeau avec le service à midi, je ne suis jamais allée à leurs petites sauteries le week-end et faute hautement condamnable, je n'ai jamais raconté et encore moins pleuré sur son épaule au sujet de ma vie privée. Je n'avais décidément rien pour (lui) plaire.

Tout cela pour dire que pour la première fois de ma vie professionnelle, je suis acceptée pour ce que je suis capable (ou pas, l'avenir le dira) d'apporter. On me fait confiance. Je bosse avec des gens qui ont une vie privée et qui respecte celles des autres, qui ne parlent pas de se voir tout le temps, mais juste ce qu'il faut pour travailler. Qui s'enquièrent de votre sort en permanence, qui sont à l'écoute sans être inquisiteur. Des gens très certainement juste normaux. Mais surtout, dans mon travail j'ai une telle autonomie, quelque chose qui me met en joie tous les jours. Prendre le téléphone, appeler qui on veut pourvu que ce soit pour faire avancer le dossier. Personne n'a peur de perdre du pouvoir ou son pré carré. Je n'ai jamais connu cela, c'est proprement hallucinant pour moi. Je fais des notes sur des dossiers ou sur des aspects plus politiques du territoire, des notes qui n'auraient jamais passé le stade du bureau de la Mouette, parce qu'elles les auraient trouvé trop impliquantes et pour tout dire trop intellos. Et bien ici, c'est le contraire, on m'encourage à en faire, on me dit qu'elles sont appréciées. Mon patron s'est fait féliciter par sa hiérarchie parce qu'elles  apportent un regard neuf. Je ne savais pas tout cela en arrivant ici, au début, la première que j'ai faite pour tester (je suis joueuse), je me suis dite qu'elle allait passer à la trappe. Et d'ailleurs, j'avais mis un mot test, j'adore écrire dans les notes, le terme "prendre langue". Au lieu de dire, prendre contact, s'entretenir, je mets cette expression. C'est super désuet, mais je trouve cela très élégant, c'est idiot, je le concède. La Mouette l'a barrée deux ou trois fois sur des notes, et une fois, elle m'a convoquée dans son bureau en me menaçant si je continuais à écrire cela. J'en ai demandé la raison, pas de réponse... Ici, c'est passé comme une lettre à la Poste. C'est idiot ou tout simplement emblématique d'une certaine ouverture d'esprit.

OUuuuuuuuuuuuuuuuu, que c'est bon !

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03 avril 2008

La Mouette, ah.... la Mouette (moue de lassitude)

Elle ne changera jamais, c'est un fait acquis. Elle est arrivée avant nous, mon patron, mon futur patron (le jeune minet, celui-là même qui m'avait proposé le poste en octobre) et moi. En fait, nous avions rendez-vous tous les trois devant l'église pour nous mettre d'accord sur la stratégie de prise de parole, nous savions que la réunion allait être  tendue, il fallait être à la hauteur. Nous sommes arrivés devant le lieu de réunion, la Mouette était devant la porte entourée de trois agents dont la Saucisse qui avait la tête de cocker mort des grands jours. Il devait craindre que je ne lui tape trop fermement dans l'épaule. Je suis plus maligne que cela tout de même.

La Mouette m'a serré la main en regardant ailleurs. La réunion a commencé, nous nous sommes battus point par point pour exister. Mon patron a été extra, il a insisté très lourdement pour dire que leur interlocuteur c'était moi et que j'avais été recrutée pour cela. Elle était livide, ils étaient 4, seule elle est intervenue, les autres étaient de très jolies plantes vertes. De notre côté, il y avait donc moi, le minet-chef de service, le patron-directeur. Tous les trois prenions la parole à tour de rôle, sans formalisme. A un moment, on m'a tendu une perche que j'ai saisi au vol. Nous parlions en aparté et celle qui distribuait la parole nous a demandé de cesser de bavasser. J'ai donc sauté sur l'occasion pour dire ironiquement : "mais, chez nous, c'est de la démocratie participative à tous les niveaux, une voix en vaut une autre". Sic, elle a dû encaisser la comparaison à peine voilée.

Fidèle à elle-même, elle est tombée dans la mesquinerie la plus élémentaire à mon égard, je ne rentrerais pas dans les détails (trop impliquant) mais franchement, elle a choqué tous ceux qui étaient autour de la table de la manière avec laquelle elle réglait ses comptes sans se cacher et au détriment encore une fois du travail. Elle n'a pas fait illusion. Deux fois, elle a tenté de s'énerver en rebondissant sur ce que je disais pour le travestir en espérant en faire un sujet de conflit. Mon patron par 2 fois, lui a répondu que décidément, elle ne comprenait pas ce que je voulais dire qui était pourtant clair. Elle en est ressortie petite, très petite. 

Mon patron m'a demandé en repartant si définitivement "je ne regrettais pas mon choix". Quelle question. Je suis rentrée au bureau, j'ai fait de la place dans les placards, j'ai mis des dossiers suspendus, j'ai enfin décidé de laisser mon empreinte, de faire le changement. Visiblement, je suis la seule à avoir tourné la page.

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12 mars 2008

Vie de terrain

Il y a des matinées comme ce matin où l'intérêt de mon travail prend tout son sens. J'avais rendez-vous avec Michel Sardou, vieux, enfin un sosie, il va de soi. Le genre de gars qui a baroudé dans le monde, qui fut expat en Afrique en charge du développement agricole et qui est maintenant le maire passé et futur suite à sa confortable réélection de son patelin de 1200 habitants en plein coeur du territoire dont je suis en charge. Il voulait me rencontrer pour me présenter sa commune et ses projets pour la mandature qui vient. Je me suis retrouvée devant un type de 65 ans au jugé (habillé de pied en cap de noir, jean levis avec taille de guêpe et chemise noire), passionné par son rôle de maire. Je ne dirais pas que c'est rare, je crois même que pour accepter ce genre de charge, il faut avoir envie de le faire, il faut y croire tant c'est de l'abnégation. Se rend-on compte qu'être maire, cela revient en gros à être PDG d'une entreprise : des employés à gérer, des usagers à satisfaire (qui se considèrent de plus en plus comme des clients), des projets à monter et à faire vivre, un budget à gérer. Et cela pour quoi, bien moins qu'un SMIC alors que la responsabilité est très très lourde pour qui veut vraiment s'en donner la peine. Dans des communes de cette importance (15OO habitants, cela peut paraître peu) mais c'est une école avec 150 enfants, des personnes âgées dépendantes qui demandent à monter des dossiers d'aide sociale, des services à domicile (portage des repas et des médicaments...), des commerces à pérenniser pour que la commune ne devienne pas une cité dortoir, une pression démographique à maîtriser. C'est un vrai boulot, mal payé, mal considéré parce qu'en plus pour beaucoup de concitoyens, si on fait cela c'est que forcément on en tire un bénéfice. Contrairement à des communes plus grosses qui bénéficient d'un personnel nombreux, les maires de communes petites et moyennes ont souvent du personnel technique (pour l'école, la cantine, les espaces verts) mais très très peu de personnels administratifs. Et c'est eux qui doivent élaborer le budget, monter les dossiers d'aide sociale, des demandes de subvention. C'est colossal au quotidien. 

J'avais prévu d'y rester une heure, il m'a séquestrée (avec mon accord) presque trois heures dans sa salle du conseil municipal, il avait préparé tous ses dossiers, il m'a d'abord présenté son village, plan cadastral et carte IGN à l'appui, il a déroulé son projet pour son territoire, c'était abouti, intelligent, respectueux des gens et des habitudes. Un truc bluffant. Il ne cessait de se justifier qu'il ne faisait pas cela pour la gloire, il faut dire que les maires des alentours le voient d'un mauvais oeil tant il veut faire de sa commune un endroit exemplaire, forcément pour ceux qui veulent en faire moins, c'est pas un exemple à mettre sous le nez d'administrés qui auraient l'outrecuidance de comparer ! Par exemple, au lieu de mettre l'école en marge du village pour qu'il y ait des parkings et que les parents puissent rentrer dans les classes avec leurs bagnoles et bien, il a racheté deux vieilles maisons, il les a réaménagé de manière moderne et fonctionnelle mais au coeur du village. Ainsi, les parents sont forcés de pénétrer dans le village, la boulangerie en face a de la clientèle, la poste également, tout comme le boucher, il fait d'un équipement le centre vivant du village. Son projet pour 2009 est une série de maison de village équipée pour accueillir les personnes âgées dépendantes (avec des services) mais aussi de jeunes couples pour favoriser la mixité. Bluffant, je vous dis. La cantine n'est pas rattachée à la cuisine centrale, tout est acheté dans les commerces locaux ou chez les agriculteurs du coin ! La pression fiscale : il a amené des entreprises sur la zone artisanale, la taxe professionnelle lui paie une partie des investissements. Il chasse les subventions aussi.

Après son exposé, il m'a fait faire le tour du village au pas de charge car il avait un autre rendez-vous. Une dame âgée l'a poutounégé (comme on dit chez nous, embrasser) pour le féliciter pour sa réélection, il avait l'oeil humide. On a serré la main de l'épicière qui est une conseillère municipale, elle est à la tête d'un multi services (pressing, tabac, journaux) et si j'avais été seule j'aurais bien goûté aux yaourts qu'elle avait en vitrine, faudra que j'y revienne. Après quoi, enfin libérée, je suis allée à la boulangerie voir si il n'y avait pas une spécialité maison : le gâteau de la grand-mère de la boulangère à base de pommes, de poire et de fruits confits, pas fâchée de la dégustation. Sur le chemin du retour, comme promis à Mr le Maire, j'ai fait un détour pour voir l'avancée des travaux dans une petite chapelle où en faisant des travaux, ils ont découvert sous un plâtre des fresques du XIVème siècle. Le soleil est revenu sur la plaine, passer de l'éphémère au pérenne, un objectif municipal... pas seulement...

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04 mars 2008

Le lapin rose déprime

Ce matin alors qu'un grain glacial s'abattait sur la ville, le lapin rose est passé pour préparer son après-midi parmi nous, une sorte de mise en bouche. Le type est visiblement au 36ème dessous, mais il a la facilité de faire rire de choses qui sont de prime abord pas forcément hilarantes. Il a d'abord commencé par nous dire combien il en avait assez des enterrements auxquels il est forcé de se rendre eu égard à sa qualité d'élu. Il a esclaffé un proverbe de derrière les fagots (je vous le fais mi-français, mi-patois, mais nous avons eu droit à la version patois avec un air de deux airs, genre conspiration de l'éternel contre le genre humain) : "Pâques en mars, beaucoup de tombas frescas". Autrement dit, il a pas fini de suivre des corbillards, c'est d'une gaieté folle. Du coup, il s'est senti obligé de nous égrainer la litanie de ses administrés passés de vie à trépas avec force détail sur les causes de la chose. Passionnant et enthousiasmant.

Ensuite de quoi, il a annoncé qu'il allait chez le docteur car il avait fait un malaise dans sa douche. Rien que l'idée de le voir tout nu dans une douche avec le Fa à la main, ça laisse de marbre avec une légère pointe d'horreur absolue tant il est aussi proche d'un sex symbole d'un carambar qui aurait coulé derrière une vitre. Évidement, la secrétaire qui sentait, à force de le pratiquer, poindre une excellente occasion de se bidonner, lui a demandé ce qui lui arrivait. "Ces élections me stressent". NDRL, le type se présente en tant que maire pour la troisième fois et il est seul, il n'a pas de liste d'opposition. Donc, à part craindre, l'invasion de Pygmées en voulant à sa moralité (je ne suis pas en plus persuadée que cette perspective lui déplairait), je ne vois pas ce qu'il craint. Et de nous dire "ça va pas du tout, je fais des cauchemars, cette nuit, j'ai rêvé qu'un type venait avec un stylo géant de 1,5 mètres et que j'ai dû forcer pour le faire rentrer dans l'isoloir, je me suis réveillée en nage". La secrétaire s'est sentie obligée d'ajouter : "ça, s'est un rêve érotique". Au secours ! Et il a fini par nous raconter la lettre de trois pages qu'il avait reçue car l'équipe de foot du village n'a rien trouvé de mieux vendredi au sortir de l'entraînement que de pisser contre le mur d'une administrée qui s'est empressée de le faire savoir à Mr le Maire en demandant des "jardinières" pour qu'ils aient autre chose que son mur pour se soulager. Du grand lapin rose !

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13 février 2008

Matinée réconfortante

Ce matin, j'ai continué ma tournée des popotes, à savoir la rencontre avec les élus avec lesquels je vais devoir travailler. A 9h15, Alain Delon m'attendait en sa maison communale. Il lui ressemble de manière effarante, y compris au niveau de l'explosion nombriliste. Il m'a faite entrer dans son bureau, je me suis présentée et il m'a alors dit qu'il me reconnaissait. La vie est d'un cocasse !! J'ai travaillé sur ce territoire pendant 8 ans avant et bizarrement, il ne m'a jamais reconnue. L'année dernière, j'étais en fac et il se trouve qu'il est maître de conf dans cette même fac, bétassement, les deux premières fois où je l'ai croisé à la cafet, je l'ai salué. La troisième fois, je me suis dite qu'il suffisait à mon ridicule d'avoir essuyé une double interrogation qui pouvait laisser entendre un "mais qu'est-ce qu'elle me veut ? ", pour ne pas une nouvelle fois m'humilier. Et là, aujourd'hui, un 13 février, il me reconnaît, décidément, c'est mon jour de chance ! Nous avons conversé de concert, il a disserté sur ses attentes vis à vis de mon travail, il m'a assuré qu'il reconnaissait l'ampleur de la tache vu que le poste était exposé. Je l'ai un peu brossé dans le sens du poil, parce que je ne pourrais pas faire sans lui, même si son caractère ne m'inspire pas de sympathie. Et nous nous sommes quittés en nous souhaitant une excellente collaboration. Yapuka.

Ensuite, j'avais rendez-vous avec le second élu de poids du coin, le maire de la plus grande ville. Il m'a accueilli hyper chaleureusement en me claquant la bise alors qu'avant nous étions plus distants. Il a tenu à me rappeler qu'il avait été fortement favorable à ma candidature. Il m'a dit et redit tout ce qu'il attendait de moi avec gentillesse mais opiniâtreté. Là encore, des attentes qui invitent à être à la hauteur.

Je suis ressortie regonflée à bloc. Les administratifs me l'avaient dit, les élus me l'ont assuré, je suis attendue et accompagnée dans mes missions, ils attendent du travail et en même temps, ils sont là pour m'aider et pas pour me plomber. Il fait super beau, je viens de manger un parmentier de canard au cèpes en écoutant la grève de France Inter (!).

Et je m'imaginais il y a 10 ans dans la même situation. Je n'aurais pas franchi le pas de changer de boulot. Mais l'eus-je fait, ce matin, pour ce rendez-vous, j'aurais eu mal au ventre tout le trajet. Je me serais demandée comment m'habiller, ce que j'allais faire de mon manteau une fois rentrée dans son bureau, j'aurais tremblé en parlant, je n'aurais pas osé relancer la conversation par une opinion personnelle qui ajoute quelque chose et qui démontre mon expertise. Et pourtant, ce matin, je me suis habillée un peu mieux que d'habitude, disons que je me suis déguisée en exécutive girl, moderne mais affirmée. Je me suis maquillée, un peu mais assez pour avoir bonne mine et surtout l'air frais et décidé. Je me suis arrêtée au bord de la route pour faire des photos sans me tracasser de comment j'allais me présenter. Je suis rentrée dans le bureau, j'ai enlevé et posé mon manteau à coté de moi. J'ai pris mon cahier et mon agenda. J'ai répondu à ses commentaires par des idées que je voulais lui soumettre. Je n'ai pas eu l'air spécialement tarte. Quand l'entretien a été fini, j'ai pris le temps de remettre mon manteau, je suis sortie et je ne me suis pas arrêtée pour souffler et me dire "t'as été con, qu'est-ce qu'il va penser". Je me suis juste engouffrée dans la voiture en me disant : "t'as du boulot ma vieille". On s'en rend pas compte, mais on change... 

Posté par Dame Clothilde à 14:58 - Un air de firme - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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